Le blog de Camille et David

J'ai deux mots à vous dire



« La colline des potences » : mi-ange mi-démon

22 janvier 2021


Photo : SensCritique

En 1957, Delmer Daves réalise ce fascinant film où le manichéisme habituel des westerns traditionnels est totalement absent. Entièrement construit sur la nuance des sentiments, La colline des potences n’en demeure pas moins un film dur et complexe.
Dès le premier plan, dans un long travelling magnifiant le paysage, le docteur Joe Frail (Gary Cooper), avance sur son cheval pour s’installer dans une communauté de chercheurs d’or. Son attitude hiératique, sobre et retenue semble un moment déstabilisée. Un infime rictus se dessine sur son visage à la vue d’une corde accrochée à une branche d’arbre (l’arbre des pendus).
Arrivé au village, il ouvre son cabinet médical au dessus d’une colline dominant le petite cité minière en pleine effervescence. La caméra filme le village en une superbe plongée comme prise au piège de l’oeil impérieux de Joe Frail. Il sauve Rune (Ben Piazza), un jeune homme blessé accusé de vol qu’il garde à son service. Il soigne avec tendresse la jeune Elizabeth (Maria Schell) blessée dans une attaque de diligence, devenue aveugle et l’aide à recouvrer la vue. Elle s’éprend de lui, mais il la rejette, marqué semble-t-il par une blessure amoureuse passée. Les soins sincères qu’il prodigue aux uns et aux autres, masquent néanmoins un personnage tyrannique et violent, ne supportant aucune intrusion dans ses affaires personnelles. Il tuera sans état d’âme, le prospecteur Frenchy (fantastique Karl Malden), après l’avoir surpris tentant de violer Elizabeth.
Tous les protagonistes sont ambivalents et complexes. Pas de manichéisme ni chez Joe Frail, ni chez Frenchy, louche et naïf en même temps, ni même chez Elizabeth, attirée par l’argent. Elle n’hésite pas à s’associer avec Frenchy pour exploiter une concession financée en secret par Joe Frail.
Delmer Daves décrit l’exploitation minière avec un réalisme proche du documentaire. C’est là, au cours d’un orage que nos prospecteurs vont découvrir un filon inimaginable. Le film prend alors une tournure de «féérie répugnante» : Frenchy est acclamé, les pépites sont distribuées à foison, l’alcool coule à flots, des bagarres éclatent, on met le feu à tout le village, des prédicateurs de tout poil s’agitent. L’un d’entre eux (George C. Scott), illuminé, adepte des soins par imposition des mains et haïssant évidemment Joe, soulève la population contre lui. Ils ne vont pas tarder à lyncher Joe et l’emmener à l’arbre des pendus. Elizabeth arrivera à temps pour le sauver en suppliant la population d’accepter les titres de propriété de son exploitation. Cette longue et intense supplique se lit dans les yeux d’un bleu profond de Maria Schell. L’attrait de l’argent fera le reste. Dans un magnifique plan séquence final, Joe s’humanise enfin et accepte l’amour d’Elizabeth. Un film baroque et lyrique.

La colline des potences
Delmer Daves
USA – 1957
Avec Fary Cooper, Maria Schell, Karl Malden, George C. Scott, Ben Piazza
Disponible en DVD et Blu-ray

==============================================================

« Règlement de comptes » : vengeance et justice

9 décembre 2020


Photo : AlloCiné

Dave Bannion (Glenn Ford) est apparemment un flic intègre, sans histoires. Mais dès le début du film de Fritz Lang, il va se trouver embarqué dans une aventure qui va faire de lui un justicier impitoyable à la haine débordante.
Parti à la recherche de la vérité après le suicide de son chef, Bannion se heurte aux agissements du truand Mike Lagana (Alexander Scourby) aux allures de grand bourgeois qui veut « s’emparer de la ville » comme il le dit lui-même. Les fonctionnaires de la ville, corrompus, ne sont pas en reste et ne font rien pour faire éclater la vérité. Au cours de son enquête, sa femme est assassinée. Dès lors, Bannion ne se fixe plus qu’une mission : se venger. Fritz Lang nous plonge ici dans un film d’une noirceur, d’une violence et d’un pessimisme désespérants. La pugnacité de Bannion, sa détermination et sa haine finiront par mettre un terme à l’aventure des criminels. Au prix de la mort de Debby (fascinante Gloria Grahame), d’abord faire valoir des mafieux, puis complice de Bannion qu’elle aide à élucider l’affaire.
La première partie est un modèle de film noir classique. Des plans américains, une rythmique alternant des scènes d’action et des scènes  paisibles montrant Dave Bannion avec sa famille. Mais dès l’assassinat de sa femme, le film prend une autre direction et change de nature. De l’enquêteur cherchant à démêler l’affaire du suicide de son supérieur, Bannion devient un « ange exterminateur » mû par la seule volonté de venger sa femme. Le visage de Glenn Ford se transforme, marqué par sa haine froide et irrépressible comme l’illustrent ses confrontations avec Vince Stone (Lee Marvin), le tueur bestial, maître des basses oeuvres de Mike Lagana, ou son emportement qui le mène presque à assassiner une femme.
Au-delà du rapport haine/justice, le film laisse deviner une autre confrontation sous-jacente : celle des classes sociales. Bannion, représentant de la petite bourgeoisie modeste, opposé au monde de l’argent et des parvenus. Cette dimension sociale est parfaitement illustrée dans l’impressionnante séquence de la visite que Bannion fait à Lagana dans sa prestigieuse demeure. Mike Lagana y règne en maître, sous le portrait de sa « princesse de mère » et où un bal se tient. Il est certain alors que les rapports de classe vont se terminer par une explosion de violences qui vont ponctuer la poursuite dramatique du film. Peu de gros plans, mais des plans larges comme sur une scène de théâtre, un rythme rapide et nerveux, elliptique, où la violence est toujours suggérée et jamais montrée, un éclairage contrasté (l’arrivée de Bannion chez Lagana, les relations et dialogues entre Bannion et Debby dans la chambre d’hôtel…). Toute l’esthétique de Fritz Lang est là, à laquelle vient s’ajouter une sémiotique policière des plus évocatrice : le revolver du suicide en gros plan dès la première séquence, le téléphone à plusieurs reprises annonciateur d’événements mortifères, le cigare de Lagana symbole de réussite sociale.
Règlement de comptes était-il le film préféré de Fritz Lang ? En tous les cas, c’est le nôtre.

Règlement de comptes (The Big Heat)
Fritz Lang
USA -1953

Avec Glenn Ford, Gloria Grahame, Lee Marvin
Disponible en DVD et Blu-ray

================================================================

« Le Cercle Rouge » : Tous coupables ? Un destin commun ?

17 novembre 2020


Photo : AlloCiné


Nous sommes en 1972. C’est l’un des derniers films de Jean-Pierre Melville, le plus américain des cinéastes français. Dans ce Cercle rouge, l’inspecteur Matteï (André Bourvil) est chargé de convoyer par le train le détenu Vogel (Gian-Maria Volonte). Mais ce dernier arrive à s’enfuir. Le hasard le met sur les pas de Corey (Alain Delon) qui, sortant de prison, prépare une « affaire », le cambriolage d’une joaillerie place Vendôme. Vogel se joint à lui, ainsi que Jansen (Yves Montand), un ancien policier alcoolique.
Le titre du film se réfère à la citation de Rama Krishna, que Melville place en exergue. Tôt ou tard, quels que soient les chemins qu’ils empruntent, les hommes finissent par se retrouver à l’intérieur du cercle rouge. Et c’est bien ainsi que se termine l’aventure des trois cambrioleurs, tués par Matteï, qui lui aussi se retrouve à l’intérieur du cercle. Et que fait-il dans le cercle ? Serait-il lui aussi un coupable ? Ses capacités ont-elles été toujours au plus haut comme semble le contester son inspecteur général ? Vogel et Matteï ne sont-ils pas faits de la même chair ? Ne sont-ils pas quelque peu complices comme on pourrait le penser lorsque tous deux menottés courent vers le train. « Un voyage à deux… ça crée des liens » s’exclame à un moment l’inspecteur général. Et Jansen n’est-il pas un ancien policier ? Flic ou truand, c’est du pareil au même.
Le mouvement centripète qui ramène les quatre protagonistes dans cette villa, métaphore du cercle rouge, vient conclure l’intrigue. Mais pour y aboutir le film prend son temps. Il se déroule en sens inverse, de façon centrifuge. Le découpage et le montage des plans se fait de plus en plus lent au fur et à mesure que les quatre protagonistes se rencontrent. 
Des plans rapprochés filment les personnages d’abord seuls : Delon en visite chez le recéleur ou achetant une voiture. Volonte fuyant dans le forêt. Montand avec ses cauchemars dans son appartement ou repérant les caméras chez le joailler. Les rituels quotidiens de Bourvil dans son appartement. 
Mais des plans plus longs ponctuent le récit lorsque chaque protagoniste entre en relation l’un avec l’autre. C’est Bourvil et Volonte dans le train ou lors du déploiement des forces de police en rase campagne aux couleurs brumeuses. C’est Delon et Volonte, lorsqu’ils passent en silhouette sur les toits au moment du vol de la bijouterie. C’est aussi Delon et Bourvil où ce dernier, avec ses Ray-Ban melvilliennes, se fait passer pour un recéleur.
Puis, progressivement, dans des plans plus larges, les duos deviennent des trios. Les trois cambrioleurs se retrouvent pour la préparation du vol. On peut les voir ensemble à l’intérieur de la voiture. Inexorablement, les destins s’entremêlent et s’uniformisent autour de la bijouterie. Les mouvements qui individualisaient les quatre protagonistes, peu à peu les socialisent, d’abord deux à deux, puis à trois. Il y a comme une accélération des mouvements centrifuges qui va jusqu’à la disparition des mobiles individuels des protagonistes. À la place, le récit se dirige vers une
succession de plus en plus dense de plans longs, où tous se retrouvent au coeur du dénouement. Les destins individuels divergents, éclatés, se contractent et s’agrègent à l’intérieur du cercle rouge.
Avec Le Cercle Rouge, Melville signe un chef-d’oeuvre en tous points : structure du récit, mise en scène, découpage et rythme des plans, neutralité dramatique, occultation psychologique… Un sommet.


Le Cercle Rouge
Jean-Pierre Melville
France – 1970
Avec Alain Delon, André Bourvil, Yves Montand, Gian-Maria Volonte, François Perrier…
Disponible en DVD et Blu-ray

================================================================

« Outrage » : Le calme après l’orage

20 septembre 2020


Photo : La Filmothèque

La grande actrice Ida Lupino est aussi une grande cinéaste engagée. Son troisième long métrage, Outrage, décrit le calvaire et la résilience d’une jeune femme, Ann Walton (Mala Powers), dans un milieu petit bourgeois de l’Amérique des années 1950. Au lendemain de ses fiançailles avec Jim Owens (Robert Clarke), Ann est victime d’une agression et d’un viol. Sa vie devient un cauchemar et elle n’aura qu’une idée : fuir. S’évader du lieu maudit où on ne la perçoit plus comme la gentille comptable qu’elle est, ni même comme victime. Elle ne supporte plus les regards de sollicitude, de condescendance, de curiosité voire de mépris. Ne serait-elle pas sa propre victime ? Jolie et pimpante, ne serait-elle pas elle-même la responsable de son agression ? Dans son errance, épuisée, elle est recueillie par le pasteur Bruce Ferguson (Tod Andrews) qui lui prodigue attention et soutien sans rien connaitre de son histoire. Ainsi, le pasteur nous est dépeint comme une personne d’une grande humanité, accueillant autrui dans toute son altérité et lui accordant aveuglément sa confiance. Ce en quoi Ann lui est reconnaissante.
Ida Lupino tourne ces premières parties du film en utilisant tous les ressorts du film noir classique, notamment la scène de l’agression. Les effets de contraste lumineux du noir et blanc, plongent le spectateur dans un sentiment d’intense frayeur. Le son, les cadrages, la longueur de certains plans y sont pour beaucoup : l’ombre de l’agresseur se dessinant sur un mur blanc, suivie de sa silhouette ; son sifflement, comme si de rien n’était ; la prise de conscience d’Ann d’être suivie ; les bruits de pas secs qui s’accélèrent de l’agresseur, passant devant une affiche sur laquelle des faces de clowns s’étalent ; la course folle d’Ann entre des colonnes de cartons d’un entrepôt et les camions garés sur un parking puis dans les rues désertes sans aucune aide possible jusqu’au klaxon strident et interminable annonçant l’agression fatale. On n’oubliera pas de sitôt de telles images !
Le lent retour à la vie n’effacera pas la douleur et le traumatisme d’Ann. Lors d’une fête organisée par le pasteur, Ann est exposée aux avances d’un importun qu’elle rejette avec force revoyant en lui celui qui l’avait violée. Dans des efforts d’une tension angoissante Ann, se saisit d’une clé à molette et frappe l’homme. Cette extraordinaire scène avec son cadrage serré sur le visage terrifié d’Ann nous fait penser sans aucun doute à Hitchcock, lorsque dans Le crime était presque parfait, Grace Kelly, se débattant, plante une paire de ciseaux dans le dos de son agresseur.
Outrage : Un film majeur d’Ida Lupino. Un chef d’oeuvre du film noir.

Outrage
Ida Lupino – USA 1950
Avec Mala Powers et Ton Andrews
En salle – en version restaurée – depuis le 9 septembre 202
Disponible en DVD et Blu-ray
À noter : Rétrospective « Ida Lupino Réalisatrice » en 4 chefs-d’oeuvre à partir du 30 septembre 2020.

================================================================

 

« Epicentro » : Hasta siempre !

31 août 2020


Photo : AlloCiné

Hasta siempre Cuba ou Hasta siempre America ? Telle est la question qu’on pourrait se poser, entre autres, à propos du film-documentaire de Hubert Sauper, Epicentro. Tourné avec des habitants de La Havane, le cinéaste nous montre une ville faite de contrastes saisissants où les maisons en ruine côtoient les hôtels de luxe, où la misère des habitants semble occultée par les dollars déversés par les touristes. Ici on a récupéré un ventilateur américain, là un frigo russe. Les tacots américains continuent de séduire les visiteurs et font rêver les jeunes enfants que Sauper filme avec grâce et poésie. Rêve d’Amérique bien sûr, fantasme de devenir des actrices, de se divertir un jour à Disney Land. Le mythe de l’Amérique est toujours là, présent dans les multiples signes filmés par le cinéaste : vieilles Cadillac et Chevrolet, buste de Hemingway, Charlot… et le cinéma qui donne au film ce rythme musical : des extraits du Dictateur de Charlie Chaplin, de Voyage dans la lune de Georges Méliès et la présence surprenante à l’écran de Oona Chaplin, la petite fille du génie.
Le mythe de Cuba irrigue aussi le film. L’utopie de la révolution, c’est le récit que font les enfants programmés par la propagande castriste – notamment cette pétillante petite Leonelis – en chantant par coeur l’hymne national. Et c’est ce folklore, que les touristes viennent photographier. Ce qui ne déplait pas aux autorités qui voient là une source de devises, mais qui n’enchantent pas du tout ni Hubert Sauper, ni les Cubains, qui regrettent que Cuba soit devenu « un pays pour les étrangers ». Mais les mythes se fracassent les uns contre les autres. Les Américains libèrent Cuba de la domination espagnole à la suite de l’explosion du navire USS Maine en 1898. Ils en font tout de suite un film qui va façonner l’identité cubaine. Déjà le cinéma comme outil de la conquête de l’île et de son devenir de « casino de mafieux ». 60 ans après, c’est au tour des révolutionnaires de Castro de prendre le pouvoir. L’utopie castriste contre le mythe du rêve américain. Deux fictions cinématographiques juxtaposées en quelque sorte.
Mais où est donc le Cuba réel ? Hubert Sauper le distille peut-être par petites touches. Est-ce cet homme qui fume le cigare au tout début du film et que l’on retrouve à la toute fin, toujours son cigare aux lèvres mais les pieds dans l’eau des vagues qui déferlent jusqu’au seuil des maisons misérables du Malecon ? Ou bien le rhum et la salsa comme le dit si bien une protagoniste, une façon d’entrer dans le réel… ou de retourner à la fiction, de se perdre dans une nouvelle utopie ? Hubert Sauper nous donne là un film ambigu mais si beau et si poétique.

Epicentro – Les jeunes prophètes de Cuba
Documentaire de Hubert Sauper
Avec Hubert Sauper, Oona Chaplin et des habitants de La Havane
Production : France – Autriche – USA – 2017
Distribution : Les Films du Losange – 2020
En salles depuis le 19 août 2020

=============================================================

« Spartacus » : Révolution ou libération ?

14 juillet 2020


Photo : SensCritique

Le péplum réalisé par Stanley Kubrick en 1960 et produit par Kirk Douglas se veut avant tout un film aux nombreux messages de combat et de contestation. Message moral d’abord, ce que ne voulait pas Kubrick mais que Douglas imposa. Il s’agit de l’opposition entre le bien et le mal, entre la tyrannie des consuls et généraux de la République de Rome, la révolte contre l’oppression des esclaves gladiateurs et les machinations qui se trament au Sénat. Charles Laughton, en sénateur manipulateur y excelle.
C’est aussi un manifeste contre le maccarthysme, cette fois voulu avec fermeté par Kirk Douglas. Il confie d’ailleurs le scénario à Dalton Trumbo, crédité enfin de son vrai nom au générique après avoir été condamné par la Commission des activités anti-américaines (HUAC) et blacklisté pendant toutes les années 1950.
Toujours sous l’influence de Kirk Douglas, le film est une métaphore de l’exode biblique. Durant toute une grande partie du film, Douglas/Spartacus, le gladiateur révolté fait traverser son peuple d’esclaves vers la mer, tel Moïse guidant le peuple hébreu vers la terre promise. La révolution qu’il déclenche contre Rome est pour Douglas une marche vers la libération des esclaves opprimés. Cette dimension biblique est aussi flagrante lorsqu’à la fin la révolte est matée. Spartacus est crucifié, sa compagne Varinia (Jean Simmons) portant son enfant dans les bras est éperdue de douleur telle Marie-Madeleine aux pieds du Christ en croix. Rome a gagné. Il n’y aura pas de libération pour l’armée de Spartacus.
Mais c’est Kubrick qui tient la caméra. Et il nous offre des moments de cinéma grandioses. Ah ce combat à mort où le gladiateur Draba désarme Spartacus et refuse de le tuer. Dans une scène de révolte explosive, Draba lance son trident vers la tribune où se trouve le consul Crassus (Laurence Olivier) qui achève le gladiateur d’un coup de poignard. Et ces scènes de bataille géométriques des légions romaines aux mouvements panoramiques et lents créent une tension à couper le souffle. Cerise sur le gâteau, lorsque Crassus exige des captifs qu’ils dénoncent Spartacus. À sa grande surprise tous déclarent : « Je suis Spartacus ». On devine ici encore une référence au maccarthysme, lorsque Dalton Trumbo et Howard Fast, l’auteur du roman Spartacus, avaient été emprisonnés pour avoir refusé de témoigner devant l’HUAC.
Spartacus, un film moral, épique et découpé comme un collage de Matisse.

Spartacus
Stanley Kubrick

USA – 1960
Avec Kirk Douglas, Laurence Olivier, Charles Laughton, Tony Curtis, Peter Ustinov, Jean Simmons…
Disponible en DVD et Blu-ray

===================================================================

« French Connection » : Poursuites dans la ville

6 juin 2020


   Photo: AlloCiné


    Photo: AlloCiné

Avec French Connection, William Friedkin réalise le film probablement le plus percutant et spectaculaire de son oeuvre cinématographique. Film de poursuite s’il en est, la caméra serre en gros plans les courses folles de deux policiers, Jimmy Doyle, dit Popeye (Gene Hackman) et Buddy Russo (Roy Scheider) dans leur traque de trafiquants de drogue. Et c’est dans cette chasse à l’homme que l’on assiste à la fameuse course/poursuite entre la Pontiac pilotée par Gene Hackman et la rame du métro aérien où se cache le truand marseillais (Marcel Bozzuffi). Une séquence de dix minutes, filmée caméra à l’épaule, hallucinante… on en a le souffle coupé. Dans le documentaire que Francesco Zippel lui a consacré en 2018, Friedkin Uncut, William Friedkin raconte avec humour que cette séquence a été filmée directement dans les rues de New York, dans le trafic habituel, sans accidents heureusement. C’est d’ailleurs l’une des forces de French Connection d’avoir été tourné comme un documentaire, où l’on voit bien la fébrilité newyorkaise. Ce souci de filmer la réalité en mode documentaire, on le retrouve dans la suite, French Connection 2, réalisée par John Frankenheimer en 1975. Tourné à Marseille, Gene Hackman (toujours lui dans le même rôle) déambule dans une ville qui tourne le dos à la carte postale, avec ses rues étroites, ses bâtiments délabrés, ses quartiers louches…
Retour à New-York. Toute aussi haletante est la poursuite dans le métro dans laquelle Gene Hackman, dans des ouvertures/fermetures de portes à la Tati essaye de ne pas perdre la trace du puissant trafiquant marseillais Charnier (Fernando Rey). Il la perd tout de même et l’on voit Charnier, derrière la vitre du métro faire un signe de la main à Gene Hackman, dépité. D’ailleurs, dans les deux films, Charnier finit toujours par échapper aux poursuites de Gene Hackman. À New York, la fusillade à la fin du film dans un entrepôt est filmée avec une virtuosité époustouflante, expressionniste. À Marseille, Charnier échappe à Hackman alors que celui-ci avait mis le feu dans un hôtel délabré où il avait été enfermé et où se cachaient Charnier et sa bande. Ou bien lorsque la cale sèche où se trouvait un bateau avec une cargaison de drogue pour Charnier fut inondée (un moment grandiose de cinéma catastrophe).
Gene Hackman, déçu et frustré de n’avoir pas pu atteindre Charnier à la fin du premier French Connection à New York, va donc chercher à prendre sa revanche, dans la suite de Frankenheimer, à Marseille. Dans la séquence finale, après une attaque par Hackman et les policiers français de l’usine de fabrication de drogue que dirige Charnier, digne des plus grands polars, celui-ci arrive à s’enfuir encore, d’abord dans un tram puis dans son yacht. Dans une course folle, solitaire et émouvante, Hackman le poursuit, essoufflé mais déterminé, en longeant le port au plus près du yacht. Il vise, il tire, Charnier tombe. Fin. Voici donc un cinéma où Friedkin et Frankenheimer poursuivent Gene Hackman poursuivant Fernando Rey : suivez-les en DVD.

French Connection
William Friedkin
USA – 1971
Avec Gene Hackman, Roy Scheider, Fernando Rey, Marcel Bozzuffi
Disponible en DVD et Blu-ray

French Connection 2
John Frankenheimer
USA – 1975
Avec Gene Hackman, Bernard Fresson, Fernando Rey
Disponible en DVD et Blu-ray

Friedkin Uncut, William Friedkin, cinéaste sans filtre
Francesco Zippel
Italie 2017
Disponible en DVD et Blu-ray

===================================================================

 

« Tous en scène » : Un divertissement élégant

25 avril 2020


Photo : La voix du 14ème

Encore un merveilleux musical produit par la MGM après le chef-d’œuvre Chantons sous la pluie. L’élégance de Tous en scène (The Band Wagon) est due à l’art extraordinaire de la danse de Fred Astaire et de la sculpturale Cyd Charisse. Leurs duos emportent le spectateur dans des imaginaires de rêve enthousiasmants. Celui d’un romantisme distingué dans les allées de Central Park, ou celui d’un dynamisme effréné sur un plateau de théâtre. Celui rythmé des claquettes avec un cireur de chaussures ou encore celui à l’érotisme aux accents jazzy dans un cabaret interlope.
Tony Hunter (Fred Astaire), un ancien danseur populaire, est de retour sur scène. Confronté à une pratique théâtrale qu’il considère ennuyeuse, il arrive à imposer sa propre vision et c’est lui maintenant qui mène la danse et dirige l’organisation des spectacles. Les répétitions s’enchaînent entre bonne humeur et scènes chantées et dansées pour notre plus grand plaisir. À côté du divertissement, dans une sorte de mise en abyme, Vincente Minnelli décrit de façon quasi documentaire l’organisation et la mise en scène d’une oeuvre théâtrale. L’humour est aussi de la partie. Fred Astaire se demande si Cyd Charisse n’est pas trop grande de taille pour lui. Le scénariste s’étrangle chaque fois que l’on modifie son texte. Le directeur du théâtre, dans des poses grandiloquentes et des jeux de cape calculés, énonce pompeusement ses théories et ses tirades. Les machinistes et décorateurs ratent leurs effets techniques, comme ces fumées épaisses envahissant le plateau…
Plaisir, danse, humour… alors Tous en scène ! À voir et à revoir.

Tous en scène
De Vincente Minnelli (The Band Wagon)
USA – 1953
Avec Fred Astaire et Cyd Charisse
Disponible en DVD et Blu-ray

================================================================

« 3h10 pour Yuma » : Le train de la rédemption

6 avril 2020


Photo : AlloCiné

Dans ce remake du superbe western de Delmer Daves de 1957, James Mangold signe là un renouveau du genre, sans paraphraser et sans dénaturer l’histoire et ses péripéties. En revanche, il y apporte le jeu extraordinaire des deux comédiens principaux Christian Bale et Russell Crowe et la recherche effrénée et complexe de leur moi profond.
Amputé d’une jambe, Dan (Christian Bale) est un fermier endetté, menacé par la sécheresse qui a détruit ses terres. Il assiste avec son jeune fils à une attaque sanglante d’une diligence par le célèbre chef de gang Ben Wade (Russell Crowe, imposant par sa décontraction et son ironie subtile). Plus tard, dans la ville de Bisbee, Dan, voulant éviter de vendre sa ferme à l’un de ses créanciers, tombe sur Wade dans un saloon et contribue à le faire arrêter. En échange de 200 dollars, il se porte volontaire pour escorter le hors-la-loi jusqu’à la gare de Contention où le train de 3h10 doit le conduire au pénitencier de Yuma. De retournements de situation en coups de feu, de chevauchées en fusillades et en tueries, Dan atteint enfin son but mais est tué par Pearce, le lieutenant de Wade. Wade tue alors Pearce et tous ses coéquipiers et monte dans le train. C’est l’occasion pour William, le jeune fils de Dan de reconnaitre en son père un héros, incorruptible et fidèle à ses principes. Dans cette fin tragique, James Mangold laisse voir, non seulement l’extraordinaire loyauté de Dan envers lui-même mais aussi son message de bravoure et de fierté qu’il transmet à son fils. Comme dans Le train sifflera trois fois (voir l’article du 27/11/2019), Dan est un héros solitaire, abandonné et trahi par le shérif et par ceux-là mêmes qui devaient l’aider dans son périple. Il sera même pourchassé par les habitants de la ville à qui Pearce et la bande de Wade promettent une prime de 200 dollars pour abattre Dan ou l’un ou l’autre des convoyeurs de Wade.
La succession de gros plans sur les visages de Wade menotté, et de Dan, fusil en main, dans l’hôtel attendant le train ou courant à travers les balles (un sommet), traduisent une cohabitation psychologique complexe où chacun découvre en l’autre son humanité, sa violence et ses faiblesses. Ils s’affrontent dans des dialogues subtils, changent simultanément de statut, se mesurent et peu à peu se comprennent et se respectent mutuellement. Le comportement de Wade tuant son lieutenant vient apporter la preuve du bouleversement qui s’opère en lui : il comprend Dan et entre en sympathie avec lui. Wade trouve-t-il alors la rédemption ? Ou bien retournera-t-il à ses démons ? Etonnante fin que nous propose ici James Mangold : une fois dans le train, après la course folle vers la gare, Wade sera-t-il enfermé à Yuma pour son salut ou bien, sifflant son cheval, attaquera-t-il à nouveau des diligences ? 3h10 pour Yuma, chef d’oeuvre ? Assurément.

3h10 pour Yuma
De James Mangold

Avec Christian Bale, Russell Crowe et Peter Fonda
USA 2007
Disponible en DVD et Blu-ray

===================================================================

« Dark Waters » : Une lutte inégale

8 mars 2020


Photo : AlloCiné

Dark Waters, le dernier film de Todd Haynes, est un thriller judiciaire qui pourrait être un film catastrophe. En Virginie Occidentale, un éleveur, Wilbur Tennant (Bill Camp) demande à un avocat d’un grand cabinet de Cincinnati Rob Billot (Mark Ruffalo) de le défendre contre l’empire chimique DuPont. Il accuse l’entreprise de polluer les eaux de ses terrains entraînant la mort de ses vaches. D’abord réticent, Rob Billot décide de s’engager dans un parcours qui va le mener progressivement de l’intuition à la certitude des méfaits de DuPont et faire éclater la vérité (Affaire du Teflon au début des années 2000). Et que d’embûches sur sa route. Que de coups, de mensonges, de manipulations, d’intimidations et de mauvaise foi devront supporter, Rob, son client et toutes les victimes de DuPont. Que de mépris manifeste de ce monde riche et puissant, enfermé dans ses réceptions et ses buildings. Ne voit-on pas à un moment un dirigeant de DuPont, en smoking, arrogant, dire à Rob Billot : « Tu te bats pour un pauvre pèquenot maintenant ? ». Rob ne se laisse pas démonter. Son parcours est un véritable suspense. Il poursuit sa recherche avec acharnement, ébranlé un peu plus à chaque découverte et y laissant sa santé. Chaque fois qu’il avance dans la compréhension des agissements de DuPont, la caméra le filme en gros plan, dans son bureau, au volant de sa voiture, abasourdi par les révélations qui lui apparaissent. On le voit, enfermé au sous-sol de son bureau, au milieu d’une tranchée de documents, où des plans se superposent, faisant ainsi monter les milliers de documents jusqu’au plafond, et lui, à chaque fois un peu plus ratatiné, écrasé par la tâche.
Si le combat de Rob permet aux victimes d’être largement indemnisées – une broutille pour DuPont -, le mal est fait cependant. Todd Haynes filme la nature désolée et souillée dans un gris macabre, comme un hiver permanent, comme dans un film fantastique. Et si la justice triomphe, le spectateur, lui, ne voit pas son malaise disparaitre. Malaise que Todd Haynes ne cherche pas à apaiser en faisant de son film une métaphore des dégâts d’un certain capitalisme américain. Une histoire pas si lointaine… et ô combien actuelle.

Dark Waters
Todd Haynes

USA – 2019
Avec Mark Ruffalo, Tim Robbins, Anne Hathaway
En salle depuis le 26 février 2020
Disponible en DVD et Blu-Ray

==============================================================