Le blog de Camille et David

J'ai deux mots à vous dire



« Dancing Pina » : La relève

30 avril 2023


Photo : Dulac Distribution

Dancing Pina n’est pas un film sur la danse. Il est la danse lui-même. Il est l’art à lui tout seul. Il est l’émergence de la danse et l’expression de sa création. Il est son inspiration. Ses émotions. Sa transcendance et ses traces. Le documentariste Florian Heinzen-Ziob est allé s’immerger dans les oeuvres de Pina Bausch pour saisir la quintessence de deux de ses chorégraphies : Iphigénie en Tauride et Le sacre du printemps. Dans un va et vient bien équilibré, on assiste aux répétitions des deux ballets. Le premier, oeuvre de Gluck doit être représenté au Semperoper de Dresde et celui, mythique, de Stravinsky à Dakar et dans plusieurs villes du monde.

Malou Airaudo, énergique ancienne danseuse du Tanztheater de Wuppertal est là pour préparer la représentation du Semperoper. Avec quelle minutie et quelle précision elle fait travailler son rôle à la danseuse Sangeun Lee. Les séquences de répétition, souvent filmées au plus près des corps, montrent comment l’esprit de la danse de Pina Bausch s’insère dans le travail et les efforts des danseurs. Comment l’esprit Pina s’attache peu à la perfection technique des mouvements ou des corps. Comment la danse de Pina laisse transparaître avant tout la personnalité profonde des danseurs. Et comment, au-delà de l’apprentissage, une métamorphose se crée, des danseurs d’abord tout en restant eux-mêmes et de l’oeuvre ensuite toujours fidèle à l’esprit Pina.

Pendant que la chorégraphie d’Iphigénie en Tauride prend forme à Dresde, à quelques milliers de kilomètres de là, à Dakar, d’autres danseurs et danseuses, venues de plusieurs pays africains répètent Le sacre du printemps sous la conduite de Jo Ann Endicott. Elle aussi est une ancienne danseuse du Tanztheater de Wuppertal qui pendant près de 40 ans a interprété plusieurs oeuvres de Pina Bausch. C’est elle qui, répétition après répétition, va progressivement leur transmettre l’héritage de Pina. Tous ces danseurs se retrouvent non loin de Dakar, dans l’École des Sables, plantée en pleine nature, face à la mer, fondée et animée par Germaine Acogny. On retrouve ici encore, le travail acharné et harassant de ces jeunes artistes. Ils répètent les gestes et les mouvements pour apprendre et s’approprier la forme et l’esprit de cette danse plutôt éloignée de leur univers culturel. Les regards des danseurs, réjouis et anxieux à la fois ; les sauts des danseurs, précis et puissants; et ces quatre danseurs répétant à la nuit tombée au bord de l’eau sont autant de moments de grâce inoubliables.

La gestuelle des danseurs de l’Opéra de Dresde est tout aussi inoubliable, différente certes de celle des artistes de Dakar, mais toutes deux ont en commun la force et l’évidence de l’approche chorégraphique de Pina Bausch. Florian Heinzen-Ziob nous ramène en Allemagne et dans le faste du Semperoper. Les contrastes avec l’École des Sables sont saisissants : luxe et dorures à Dresde, espace et nature à Dakar. Sur scène, dans un décor sobre et élégant Sangeun et les autres danseurs interprètent Iphigénie en Tauride. Dans leurs amples robes blanches se détachant sur un fond sombre, dans un style graphique, elles magnifient avec le plus grand raffinement, la chorégraphie de Pina Bauch et perpétuent ainsi l’héritage que leur a transmis Malou Airaudo. Comme on aurait aimé que la caméra s’attarde sur cette séquence bien plus longuement !

L’énergie qui se déploie à Dakar, la joie des danseurs, nous émeuvent jusqu’au moment incandescent où Luciény, Gloria, Franne et les autres danseurs africains nous emportent dans ce transcendant Sacre du printemps. Faute de pouvoir le jouer à Dakar pour cause de Covid c’est à l’École des Sables même, sur le sable, face à la mer, au son d’un enregistrement et sans public, que les danseurs font alors la preuve de leur maîtrise et de leur capacité à s’approprier l’esprit de Pina Bausch. La magie commence alors avec les premières mesures du Sacre et les premiers pas marchés des danseurs et des danseuses. C’est une explosion de beauté qui se déroule sur le sable ocre, au bord de l’eau, au soleil couchant, comme dans une salle de spectacle en lien avec la nature. La puissance de la musique se mêle à celle de la danse. La terre et la nature entrent en résonance, tellurique en quelque sorte, avec le printemps du Sacre. Bouleversant et magique !

Dancing Pina
Florian Heinzen-Ziob
Allemagne – 2022
Chorégraphie de Pina Bausch
Musique : Igor Stravinsky, Christoph Willibald Gluck
Avec Malou Airaudo, Josephine Ann Endicott
En salle depuis le 12 avril 2023
Disponible en DVD et Blu-ray

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« Empire of Light » : Une caresse chromatique

12 mars 2023


Photo : AlloCiné

Le cinéma, et la salle de cinéma en particulier, est par excellence le lieu où le noir se fait, où les lumières s’éteignent, où l’écran noir va bientôt exploser d’un éclair aveuglant. C’est le contraire qui se déroule dans la salle de cinéma du dernier film de Sam Mendes, dont le titre Empire of Light en est la métaphore. Dans cette magnifique salle Art Deco, Hilary (bouleversante Olivia Colman) gère le cinéma entourée de sa petite équipe, du projectionniste au caissier, du vendeur de friandises aux contrôleurs des billets. Tout ce qu’il y a de plus ordinaire, dirait-on. Mais non. C’est dans un festival de couleurs et de lumières que ce petit monde vaque à ses occupations. Le rouge et l’or dominent, dans le hall avec ses meubles et ses banquettes vertes, dans la salle avec ses immenses rideaux rouges, dans la cabine de projection, où sévit le solitaire et astucieux Norman (Toby Jones), dans la salle de pause où règne la gaité et l’entraide. C’est là, dans cet univers chaleureux et accueillant qu’Hilary est chargée de former un nouvel arrivant, Stephan (Micheal Ward) un jeune noir, ayant le désir de poursuivre des études universitaires d’architecture. Tout semble calme et paisible dans cet espace clos, à l’abri du monde extérieur, comme un cocon protecteur pour chacun des protagonistes. Mais la réalité ne va pas tarder à se manifester, le passé à refaire surface. Hilary est un femme fragile, marquée par les traumatismes de l’enfance et victimes de rapports sexuels non consentis avec ses patrons dont le directeur actuel du cinéma (Colin Firth). Quant à Stephan, il séduit toute l’équipe à commencer par Hilary avec qui il va entretenir une relation amoureuse épanouie, mais soustraite au regard des autres, comme se situant ailleurs, hors sol. Comme si cette relation ne pouvait se dérouler que dans un cadre neutre, grisâtre. Celui précisément des salles décrépies, non exploitées du cinéma, annonce probable d’un amour impossible.

La réalité extérieure, à nouveau revient en force. Des jeunes racistes s’en prennent à Stephan et des bandes de skinheads attaquent le cinéma, fracassent les portes d’entrée, s’en prennent au personnel, jettent à terre Hilary et lynchent carrément Stephan qui, estropié, ne doit son salut qu’à l’arrivée de la police. La caméra filme cette séquence en jouant sur les contrastes de couleurs. Le monde extérieur, les casseurs, sont vus à travers les vitres du cinéma qu’ils vont pulvériser, en contre-jour, dans la lumière grise et blafarde de cette petite ville balnéaire de l’Angleterre de la fin des années 1970. Alors que le personnel lui, recule dans un zoom arrière, vers le fond or et rouge du hall. Magnifique va et vient, architectural contraste gris/couleur !

Jeu de couleurs encore dans la séquence finale, dans cette allée d’arbres, verte et lumineuse, que traverse Stephan pour aller vers sa liberté, vers ses études où il ne sera plus en butte au  racisme. Et quelle émotion nous saisit dans l’étreinte de Stephan et de Hilary qui signe leur séparation. Le rouge et l’or cèdent la place au vert. Vert liberté, vert mélancolie.

Tout dans le film de Sam Mendes, s’étale dans une palette de couleurs, éclatantes ou diffuses, dans une mise en scène élégante qui nous berce et nous enchante comme une caresse.

Empire of Light
Sam Mendes

USA-Royaume Uni – 2022
Avec Olivia Colman, Micheal Ward, Colin Firth, Toby Jones
En salle depuis le 1er mars 2023
Disponible en DVD et Blu-ray

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« TÁR » : Grandeur et décadence

23 février 2023


Photo : AlloCiné

Oui, grandeur et décadence, un thème mille fois rebattu au cinéma, au théâtre, dans la littérature… Mais cette fois, avec Tár, Todd Field « sculpte » un film à la gloire de Cate Blanchett dans le rôle de la compositrice et cheffe d’orchestre Lydia Tár. Ici, Cate Blanchett ne chutera pas et accrochera très probablement un Oscar à sa performance. Toute la force du film tient dans les bras et dans le corps de Cate, cette cheffe, ce « maestro » imaginé par Todd Field. Cheffe est bien le mot qui convient à cette femme. Dominatrice jusqu’au bout des ongles, par son esprit, son savoir, son corps tout en tension, mû par la passion de la musique. Elle en impose aux journalistes musicaux, à ses confrères, à ses élèves, ses assistantes et à ses amours. Dans un plan séquence d’une maîtrise absolue, face à Adam Gopnik, le critique d’art dans son propre rôle, Cate mène un débat théorique, un combat devrait-on dire, qu’elle gagne. Toujours dans des plans d’une rare lenteur, lors d’un affrontement avec l’un de ses étudiants, elle l’humilie car il refuse de jouer du Bach sous prétexte qu’il était misogyne. Et comment, dans un restaurant, elle exprime ses opinions pleine de condescendance pour l’un de ses éminents confrères. Todd Field en profite ici pour questionner la culture de l’effacement, les réseaux sociaux et les effets de l’environnement numérique. C’est d’ailleurs à travers l’écran d’un téléphone portable avec sa succession de courts messages que s’ouvre le générique. 

Tout au long du film, la puissance de Cate/Lydia, sa force, son ego explosent littéralement. Lorsqu’elle dirige l’orchestre, ses bras, son corps frappent l’espace avec une violence inouïe. Sa volonté l’emporte lorsqu’il s’agit d’imposer à l’orchestre l’oeuvre qu’elle entend faire jouer. Son agressivité encore se répand dans les insultes qu’elle adresse à l’une des camarades d’école de sa fille, ou lorsqu’elle claque la porte à sa voisine.

Mais derrière cette hubris, des signes de fragilité se laissent deviner. Todd Field injecte par-ci par-là des images fantastiques et inquiétantes. Tár ne dort plus, elle fait des cauchemars, elle entend des bruits étranges, elle frise la divagation grotesque et bruyante en jouant de l’accordéon alors qu’on vient lui annoncer qu’elle doit libérer l’appartement qu’elle occupe.

En effet des rumeurs circulent sur le suicide d’une de ses anciennes élèves qu’elle aurait harcelée. Elle se sent traquée et exige que son équivoque assistante (merveilleuse Noémie Merlant) efface tous les SMS de son portable, ce qu’elle ne fait pas, comme une riposte au refus de Cate de l’engager dans l’orchestre. La paranoïa de Cate ne cesse d’empirer. Elle frise la démence, tout en manifestant farouchement sa supériorité artistique. Cette schizophrénie se déchaînera dans une séquence d’une fureur extrême. Alors qu’elle s’apprête à entrer sur la scène pour diriger l’orchestre, son visage en devient monstrueux tant il concentre colère et arrogance. C’est à ce moment paroxystique que Cate va véritablement « disjoncter » et rouer de coups avec une sauvagerie incroyable, son confrère venu la remplacer.  Point final, c’est la chute, exit la star. Immédiatement après ce naufrage, le montage de Todd Field nous emmène en Asie. Un plan calme et serein nous montre Cate, seule et apaisée se préparant pour diriger la musique d’un jeu vidéo devant des cosplayeurs. Est-ce une punition qui lui est ainsi infligée ? Une humiliation ? Elle n’en a cure. Elle fait son travail avec autant d’exigence et de détermination que s’il s’agissait d’un concert à la Philharmonie de Berlin et avec son inébranlable passion pour la musique. Une rédemption. Merci monsieur Field pour ce si puissant chef-d’oeuvre.

TÁR
Todd Field
USA- Allemagne, 2022
Avec Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, Mark Strong, Julian Glover
En salles depuis le 25 janvier 2023

Disponible en DVD et Blu-ray

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« Loin du paradis » : Une femme libre

8 novembre 2022


Photo : AlloCiné

Quelle femme modèle, quelle maitresse de maison exemplaire, quelle mère de famille, élégante et dévouée que cette Cathy Whitaker (parfaite Julianne Moore). Mais jusqu’à quand ? Comment cette image du bonheur façon American Way of Life va se fracturer face à l’hypocrisie et aux conventions sociales. C’est la lente métamorphose de cette femme que Todd Haynes nous dévoile, étape par étape, dans ce magnifique, subtil et émouvant Loin du paradis. Fin des années 1950, Cathy Whitaker vit avec son mari Frank (Dennis Quaid) homme d’affaires respecté et ses deux enfants dans une splendide villa entourée de son jardin fleuri. Elle est interviewée par la gazette locale comme l’admirable maîtresse de maison qu’elle est. La vie semble ainsi s’écouler dans une harmonie et un bonheur sans égal dans un cadre résidentiel merveilleux. On est ébloui par l’éclat des couleurs. Le rouge, l’ocre, l’oranger, sont de tous les plans. Cathy et ses amies dans le jardin, échangent des propos intimes et portent d’élégantes robes rouges et oranges comme sorties d’un défilé de mode haute couture. Les érables éclatants et l’ocre des feuilles mortes de l’automne envahissent l’écran. Est-ce l’annonce d’une fin prochaine, la fin de l’insouciance ? La musique composée par Elmer Bernstein semble le confirmer et vient ponctuer les étapes de l’effritement de ce bonheur apparent.

Voici que Cathy découvre que son mari est homosexuel. Elle essaye bien de l’aider à se défaire de cette « maladie », sans succès. Frank poursuivra sa route, en butte aux préjugés homophobes caractéristiques de ces années là. Cathy, elle, se résigne.

Mais elle ne se laissera pas aller ! Elle ira se réconforter auprès de Raymond (Dennis Heysbert) son jardinier, un noir, un homme affable et cultivé. Lorsque se promenant dans son jardin, Cathy perd son foulard mauve, emporté par le vent, c’est Raymond qui le lui rend. Dans ce plan d’une grande délicatesse, on voit poindre entre les deux personnages, le début d’un sentiment amoureux. Leurs rencontres se poursuivront. On les voit ensemble lors d’une exposition dans une galerie admirant une toile de Miró. Ils dinent dans un restaurant dont la clientèle est exclusivement noire. Les préjugés sont là encore présents. La caméra filme en travelling le public du restaurant, incrédule, face à ce qui pourrait être une provocation. Mais c’est la ville entière qui exprime sa désapprobation. Des regards hypocrites, de haine retenue se portent sur eux dans des plans qui attestent le racisme de toute la société. Même la meilleure amie de Cathy lui claque la porte au nez, comme une métaphore de toute la lâcheté de la population.

C’est d’ailleurs dans des relations binaires que se structurent les deux axes du film. Cathy et Raymond comme pôle qui coagule le racisme, Cathy et Frank comme pivot autour duquel l’homophobie s’exprime. C’est dans l’impossibilité de tenir la dualité de ces liens, dans la souffrance nécessaire de leur rupture que Cathy largue les amarres et devient une femme libre, pour un nouveau départ. Pour un nouveau printemps, comme les fleurs blanches du dernier plan le suggèrent.

Loin du paradis
Todd Haynes

USA/France – 2002
Avec Julianne Moore, Dennis Haysbert, Dennis Quaid
Musique : Elmer Bernstein
Disponible en DVD et Blu-ray

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À la recherche de Garbo : Une quête de soi

2 novembre 2022


Photo : Freakin’ Geek

Dans À la recherche de Garbo, tourné en 1984, Sidney Lumet raconte l’histoire d’Estelle (la toujours magnifique Anne Bancroft), une femme battante, engagée dans tous les combats pour la justice et le droit. Ne la voit-on pas faire la leçon à des ouvriers sur un chantier, inciter une infirmière à se syndiquer et même être emprisonnée ? Mais en même temps, elle est envahie par un amour fou pour Greta Garbo qui a nourri son imaginaire tout au long de sa vie. 

Un jour, elle apprend qu’elle est atteinte d’une tumeur au cerveau et que ses jours sont comptés. Son dernier voeu avant de mourir, c’est de rencontrer la star de ses rêves. Et c’est ce qu’elle demande avec insistance à son fils Gilbert (Ron Silver) qui va tout faire pour exaucer son voeu.

Dans la chambre d’hôpital, lorsque Garbo, toujours filmée de dos, vient enfin lui rendre visite, dans des sanglots d’une intense émotion, Estelle lui raconte sa vie ponctuée de ses rencontres imaginaires avec la Divine. Le visage d’Estelle, filmé de face et le dos de Garbo en premier plan semblent fusionner pour former un continuum entre les deux personnages, un peu comme Le baiser d’Edvard Munch ou celui de Gustav Klimt. C’est face à cet imaginaire idéalisé qu’Estelle s’éteint. Elle ne passe pas de la vie à la mort, mais du rêve d’une vie à sa disparition. Elle devient Garbo.

Le plan suivant s’ouvre sur la chambre d’hôpital, vide, lit replié, Gilbert ramassant les dernières affaires de sa mère. Evaporée, comme l’est Greta Garbo, que reste-t-il d’Estelle ? Où sont passés son militantisme, ses coups de gueule, ses luttes contre l’injustice ? C’est justement ce qu’elle transmet à son fils lorsqu’elle lui demande vouloir rencontrer Greta Garbo avant de mourir, la Garbo de ses rêves dans lesquels elle se retranchait pour échapper aux injustices du monde. Voici Gilbert donc, prénommé ainsi en hommage à John Gilbert, le partenaire de la Divine dans plusieurs films, chargé de l’impossible mission de retrouver Greta Garbo. Tout au long de situations des plus rocambolesques, il passe de son statut de simple petit comptable timide au digne fils de sa mère, capable de relever les défis qui s’imposent à lui. L’humour traverse aussi ses expéditions. Son patron lui fait la leçon comme à un petit écolier, il se fait éjecter par un majordome lorsqu’il tente de livrer des colis à Garbo ou se retrouve tout habillé dans l’eau essayant de rejoindre l’hydravion qui emmène Garbo vers quelque destination. Mais l’aventure endurcit. Il quitte sa femme qui ne cessait de le houspiller, il donne sa démission en injuriant son patron…

Au terme de leur parcours, les personnages se retrouvent eux-mêmes, comme dans une introspection dynamique. Estelle, avant de mourir emporte avec elle les rêves de toute une vie irriguée par la magie du cinéma. Gilbert, en réussissant sa mission, s’approprie l’héritage de sa mère et est prêt a affronter, comme elle le faisait, les adversités et les incertitudes de la vie… Et Garbo, comme toujours, invisible et inatteignable. Des destinées, filmées au plus près de leur personnalité dans ce qu’elles ont de plus profond en elles, dans leur quête de soi. Emotion, humanité, légèreté et humour… tout l’art de Sydney Lumet est ici remarquable.

À la recherche de Garbo
Sydney Lumet
USA – 1984
Avec Anne Bancroft et Ron Silver
Disponible en DVD et Blu-ray

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« Le troisième homme » : La force de l’absence

11 septembre 2022


Photo : AlloCiné

Depuis sa sortie en 1949, Le troisième homme de Carol Reed a toujours été considéré partout et par tous comme un chef-d’oeuvre, un sommet du cinéma. Eh bien oui, Le troisième homme est un chef-d’oeuvre, un archétype du film noir. Le scénario, construit à partir du roman de Graham Green, est d’une limpidité exemplaire. L’écrivain américain Holly Martins (Joseph Cotten) est invité à venir à Vienne pour travailler avec son ancien ami Harry Lime (Orson Welles). Sitôt arrivé, il apprend que son ami est mort dans un accident de voiture. On suspecte Harry Lime d’avoir eu des activités criminelles. L’écrivain veut comprendre et mène l’enquête aidé du Major Calloway (Trevor Howard). La mise en scène magnifique de Carol Reed déploie l’intrigue dans la Vienne occupée de l’après-guerre, dévastée et en ruines. 

Plus qu’un décor, la ville est au coeur du film. Elle donne du sens et de la puissance aux scènes où se déroule l’action. La tristesse des rues froides, faiblement éclairées avec ses pavés luisants est en phase avec la psychologie des personnages. Les romans de Holly sont médiocres et n’ont pas un grand succès, tout comme les conférences sur la littérature qu’on lui demande de faire. C’est un « looser », angoissé, indécis et dépassé par les événements. Son anxiété est soulignée par les images en pénombre de la ville, filmée par une succession de plans obliques. Quant à Harry, c’est un être indifférent à la souffrance des autres, cynique, dominateur et habité par le mal. Recherché par Holly et le Major Calloway, sa présence dans le film est d’une fantastique étrangeté. C’est surtout son absence de l’écran qui assure en quelque sorte sa présence. Le spectateur est envahi par cette absence et attend avec impatience son apparition. Et celle-ci se manifeste dans cet extraordinaire plan où un chat miaule collé aux chaussures d’un homme caché sous un porche. À cet instant le visage souriant d’Orson Welles apparait en gros plan et en pleine lumière, puis disparait laissant Holly désemparé mais convaincu que Harry est toujours vivant. 

Plus tard, la présence de Harry se manifeste à nouveau, éclatante de force et d’autorité cette fois, lorsqu’il rejoint Holly dans la grande roue du Prater. C’est alors que l’écrivain comprend que Harry est un criminel. Il est prêt à collaborer avec Calloway et le trahir. La fin du film est un sommet de mise en scène expressionniste que l’on doit au chef opérateur Robert Krasker. Holly et les militaires se lancent à la poursuite de Harry. Sa silhouette et son ombre se découpent et se projettent dans les tunnels des égouts, obligeant le spectateur à concentrer son regard et son attention sur lui. Quelle extraordinaire séquence, d’ombres et de lumières, de contrastes, de plongées et de contre-plongées, de plans saccadés, d’échos de pas ! Et cette musique, universellement connue, lancinante, qui ponctue toutes les scènes majeures du film pour en souligner leur noirceur. Les notes de cithare s’égrènent comme en contradiction avec le rythme effréné de la course-poursuite finale. Le coup de feu de Holly claque. L’ombre massive de Harry s’effondre. L’absence devient présence… dans la mort. Au sortir du cimetière, dans un très long plan final, Holly attend qu’Anna (Alida Valli), l’ancienne maitresse de Harry dont il est amoureux, vienne le rejoindre. Mais non, Anna, fière, passe devant lui, sans un regard. L’effondrement moral du malheureux Holly, lui, est sans fin ! 

Nous avions dit : un chef-d’oeuvre ? Oui, assurément.

Carol Reed
Grande Bretagne/USA – 1949
Avec Joseph Cotten, Orson Welles, Alida Valli, et Trevor Howard
Disponible en DVD et Blu-ray

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« Elvis » : Le rebelle

29 août 2022

Photo : AlloCiné

On savait Baz Luhrmann extravagant dans ses mises en scènes, comme dans Moulin Rouge ou Gatsby le magnifique. Il en est de même avec Elvis. Il se déchaîne littéralement avec la même énergie qu’Elvis exprimait dans ses déhanchements. Tout le film réside dans un montage rapide et accéléré que les séquences en Split Screen accentuent. Toutes les étapes de la vie d’Elvis sont évoquées, surtout celles que l’on connait moins. L’influence de la musique noire qu’il découvre lorsqu’il était encore enfant est bien soulignée au début du film. Il affirme des positions anti ségrégationnistes et ses liens avec les musiciens noirs tels B.B. King. Il est ébranlé par les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy. Mais au-delà du biopic, c’est la relation ambiguë d’Elvis avec son manager que Baz Luhrmann décrit. Un manager étonnant, le « colonel » Parker, interprété par un Tom Hanks méconnaissable, qui accompagne, dirige et contrôle la carrière d’Elvis et qui au passage s’attribue l’argent de la gloire. Elvis lui, chante, danse et rend hystérique son public, féminin surtout, dans des habits de lumière et dans des décors éclaboussants de couleurs. Un tel défi à la morale de l’époque lui vaudra d’ailleurs d’être menacé d’interdiction de concerts et de télévision. La composition d’Austin Butler dans le personnage d’Elvis est prodigieuse et époustouflante. On a l’impression d’une réincarnation d’Elvis sur scène, c’est à s’y méprendre. Son jeu, ses déhanchements, son chant sont au diapason du rythme rapide et saccadé des images de Baz Luhrmann. C’est tout simplement vertigineux !

Autant le personnage de Tom Hanks est cynique et manipulateur, autant celui d’Elvis est naïf… quoique ! Il est pris dans le filet que lui tend le colonel, esclave en quelque sorte de ses manoeuvres. Mais la star a du ressort. Lors d’un concert à Las Vegas, Elvis refuse de chanter les chansons bien-pensantes que le colonel lui imposait et se lance dans une démonstration éclatante du style qu’il aimait et qui avait fait sa gloire. Filmé comme Baz Luhrmann sait le faire, on assiste avec jubilation à un déferlement, comme un torrent, des morceaux les plus connus d’Elvis… avant que les dernières images nous donnent à voir le vrai Elvis, malade et bouffi, chantant Unchained Melody, dans une séquence d’une intense émotion et d’une grande mélancolie.

Elvis
Baz Luhrmann
USA/Australie – 2022
Avec Austin Butler et Tom Hanks
En salles depuis juillet 2022
Disponible en DVD et Blu-ray

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« Two Lovers » : Amour fou, amour sage

19 août 2022


Photo : Première

Toutes les couleurs de l’amour. C’est bien ce que l’on peut voir dans Two Lovers, le film de James Gray tourné en 2008. Leonard (Joaquim Phoenix) est un jeune homme dévasté par l’impossibilité d’épouser celle qu’il aimait pour des raisons médicales. Dès l’ouverture du film, dans une scène d’une infinie tristesse, la caméra suit en plan rapproché, le pas lent de Leonard se dirigeant vers l’eau. Il est repêché, et trempé il retourne chez ses parents qui, sans rien dire, devinent qu’il a encore fait une tentative de suicide. La sobriété de la mise en scène, le regard bienveillant et protecteur de la mère Ruth (magnifique Isabella Rossellini) en disent long sur l’amour qu’elle porte à son fils. Une fois séché et changé, il accepte d’être présent au diner où viendront tous les membres de la famille Cohen qui envisage de racheter l’entreprise du père de Leonard. Un lien de sympathie et de séduction se noue entre la fille ainée Sandra Cohen (Vinessa Shaw) et Leonard. C’était bien le souhait des deux familles. Un amour sage va naitre entre les deux jeunes gens, encadré par la tradition familiale, un amour sincère, profond en vue d’un mariage quelque peu arrangé cependant.

Ce n’est pas de cet amour là qu’il sera question, lorsque plus tard, Leonard rencontre la belle Michelle (Gwyneth Paltrow) dans les escaliers de son immeuble. C’est le coup de foudre. Un amour vagabond s’installe entre eux. Un amour sans limite, au grand air, libre de toutes contraintes, ouvert au vent des incertitudes. Leonard et Michelle dialoguent amoureusement sur le toit de la terrasse de l’immeuble, à l’air libre, où ils se rencontrent à plusieurs reprises. C’est dans un cabaret qu’ils se déchainent en dansant. Mais c’est aussi un amour à distance, comme un jeu à deux. C’est un plaisir de voir comment la caméra filme les contorsions de Leonard lorsqu’il suit, sans en avoir l’air, Michelle dans le métro. Les voici communiquant depuis leurs fenêtres respectives, en champ/contrechamp, elle plongeant son regard vers Leonard, lui, en contre-plongée avec son appareil photo, pour « attirer son attention » dit-il. Car il faut le rappeler, Leonard s’exerce à la photographie pour oublier ses douleurs passées. Et c’est depuis sa fenêtre que Michelle lui dévoile ses seins comme une photographie traversant la cour de l’immeuble. Amour libre, à distance mais aussi peut-être amour secret, camouflé. La famille n’en sait rien. L’amant de Michelle, Ronald (Elias Koteas), marié et père de famille ne se doute de rien. C’est caché derrière une porte de la chambre d’hôpital où Michelle a été admise à la suite d’une fausse-couche, que Leonard attend le départ de Ronald pour lui tracer sur le bras un délicat « je t’aime ».

Tout le contraire des liens de Léonard avec Sandra. Ici tout est codifié, encadré par les règles traditionnelles des familles. Et par la promesse d’un mariage prochain signifié par les gants que Sandra offre à Leonard, sur la plage. À cette exception près, tout se passe en intérieur, dans les milieux feutrés des appartements ou des bureaux. Amoureux de Sandra, Leonard ne peut résister à sa passion pour Michelle. Et Michelle elle, accepte de partir avec lui, d’autant plus que Ronald n’est pas prêt de divorcer. Tous deux préparent leur fuite et Leonard, en pleine soirée de Nouvel An, cherche à s’esquiver. Il est surpris par sa mère et lui apprend la vérité. Encore une admirable séquence d’intense émotion où Ruth n’empêche nullement son fils de partir et lui demande seulement de lui dire qu’il est heureux. Quelle belle confrontation que cette amour maternel, plein de douceur, face à l’amour fou et urgent de Leonard !

Mais la fuite n’aura pas lieu. Ronald décide finalement de divorcer et d’abandonner sa famille. Michelle se voit contrainte de le suivre. Fin de la fougue amoureuse. Dévasté, le visage en larmes, Leonard se dirige à nouveau vers la plage, avec la même lenteur qu’à l’ouverture du film. Alors qu’il vient de jeter dans un geste de colère, la bague promise à Michelle, il revoit le gant que Sandra lui avait offert. Son visage reprend vie peu à peu et il décide de retourner vers sa famille. La caméra saisit en plan rapproché le  regard triangulaire sobre et silencieux échangé entre Léonard, Ruth et Sandra laissant deviner un bonheur retrouvé. Leonard enlace Sandra et, en larmes, lui enfile la bague récupérée. Une nouvelle voie s’ouvre pour Leonard, une voie dont il a grand besoin pour pour résoudre son déséquilibre et ses ambivalences amoureuses. Avec élégance et raffinement, James Gray conclut son film sur l’impossibilité d’un amour fou, d’un amour déviant. Il ne reste plus qu’à se conformer aux normes. La folie n’a qu’un temps. La sagesse – ou la raison – reprend ses droits. Hélas, serait-on tenté de dire !

Two Lovers
James Gray

USA – 2008
Avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Elias Koteas et Isabella Rossellini
Disponible en DVD et Blu-ray
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« Bigamie » Une dualité au carré

14 août 2022


Photo : AlloCiné

Bigamie, réalisé par Ida Lupino en 1953, est un film aux caractéristiques hollywoodiennes des plus classiques mais sans leur glamour habituel. C’est aussi un film noir sans l’aspect spectaculaire qui lui est propre. Tout se joue dans la dualité ou dans l’opposition entre des personnages, des situations, comme dans un jeu de miroirs déformants.
Harry (Edmond O’Bien) et Eve (Joan Fontaine) forment un couple apparemment aimant, mais on sent bien qu’il s’agit là d’une façade qui cache sa lente désagrégation. Eve ne peut pas avoir d’enfant. Son besoin de maternité frustré l’entraîne dans une course entrepreneuriale mensongère schizophrénique. Schizophrénique l’est aussi le parcours de Harry. Il se sent délaissé, il vit à San Francisco avec Eve mais travaille à Los Angeles où il passe la moitié de son temps. C’est là qu’il rencontre Phyllis (Ida Lupino). Il en tombe amoureux et envisage de l’épouser. De son côté, Eve décide finalement de lancer une procédure d’adoption ce qui fait revenir Harry au foyer. Pas pour longtemps car Phyllis est enceinte et Harry ne peut pas l’abandonner. Contraint et forcé, il l’épouse et cherche ainsi à échapper à la dualité schizophrénique de sa situation. Il se retrouve bigame et passible de poursuites judiciaires.
La mise en scène d’Ida Lupino décortique parfaitement les imbrications de ces dualités contrastées. Harry est marié à deux femmes et vit dans deux lieux différents. Eve, ne pouvant avoir d’enfant, se réfugie dans l’activité professionnelle et finalement accepte l’adoption. Phyllis refoule son attraction amoureuse lorsqu’elle apprend que Harry vit avec une autre femme, puis retrouve sa passion lorsque Harry lui propose de l’épouser. Ces jeux de miroirs sont bien le signe des films noirs. Mais ici, c’est un film noir pas tout à fait noir.
Tout au long du récit, en voix off, Harry décrit au passé son parcours, que le spectateur voit à l’écran. On suit les investigations de l’enquêteur de l’agence d’adoption avec suspense jusqu’au moment où il découvre le « crime » de bigamie. Là où le héros aurait été représenté en affreux malfrat, façon Hollywood, Ida Lupino fait de Harry un homme mélancolique, fragile et solitaire, toujours déterminé par les autres et les contraintes sociales. Comme l’est d’ailleurs Eve, dans son besoin de fonder une famille. Comme l’est également Phyllis dans son besoin d’autonomie. Les personnages d’Ida Lupino ne sont jamais libres de leurs choix et font ce que la situation leur impose. L’apparition de l’amour aussi est à l’opposé des codes hollywoodiens. Harry aime profondément Eve, discrètement en silence. Sa rencontre avec Phyllis ne relève en rien de la drague viriliste. L’amour arrive peu à peu, par le dialogue, par une connaissance réciproque. La scène du car montre bien la façon de faire d’Ida Lupino. Harry se rapproche doucement du siège où Phyllis est assise, s’assoie près d’elle et engage un dialogue simple et serein. Des moments vrais que la fin du film hélas contredira quand les deux femmes porteront sur Harry devant ses juges, un regard emprunt de désespoir, de tristesse… et d’amour.

Bigamie
Ida Lupino

USA – 1953
Avec Edmond O’Brien, Joan Fontaine et Ida Lupino
Disponible en DVD et Blu-ray

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« Traquenard » : Un polar flamboyant

8 avril 2022

Photo : AlloCiné

Le film de Nicholas Ray, Traquenard, tourné en 1958, trois ans après La fureur de vivre, cultive avec lui une même virtuosité dans la mise en scène. Il ouvre la voie à des réalisateurs tels Francis Ford Coppola, Martin Scorsese ou Brian De Palma, tous fascinés par les films de gangsters comme l’est Traquenard. Justement, Nicholas Ray est un réalisateur qui maîtrise tous les genres cinématographiques. Et c’est bien le cas ici. Traquenard est certes un film noir, mais c’est aussi un mélodrame, une comédie musicale, un film de prétoire. Voici des gangs qui font main basse sur Chicago durant la Prohibition en 1930. Un parrain mafieux, Rico Angelo (Lee J. Cobb, impressionnant) entretient des relations ambiguës avec son avocat et ancien ami d’enfance Thomas Farrell (Robert Taylor). Ce dernier arrive sans peine à faire acquitter les hommes de Rico sans éprouver semble-t-il une quelconque gêne morale. Jusqu’à ce qu’il rencontre dans une soirée organisée chez Rico, la danseuse Vicki Gaye (Cyd Charisse). Il est séduit et la protègera contre les agissements malveillants de Louis Canetto, l’adjoint de Rico. Le film trouve ici sa dimension mélodramatique. Des personnalités contrastées vont se séduire et s’aimer : lui, Farrell, boiteux se déplaçant avec une canne et naviguant dans les eaux troubles de la mafia ; elle, Vicky, merveilleuse danseuse au sens moral sans faille, faisant tout son possible pour amener Farrell à ne plus se compromettre. Le décor favorise le romantisme qui s’y déploie avec ses couleurs rouge et or et les numéros envoutants de danse de Cyd Charisse, probablement, deux des plus belles scènes de danse du cinéma. Ces danses d’une sensualité inouïe de Cyd Charisse, crèvent l’écran et nous plongent dans les grands moments de la comédie musicale hollywoodienne. 

Retour au crime, où là encore Nicholas Ray manie les contrastes avec un sens aigu du détail. La personnalité de Rico, faite tout d’un bloc, abrupte et tyrannique, face à celle ambivalente et tourmentée de Farrell, au sein desquelles s’intercale la figure de Cyd Charisse en quête de rédemption pour elle et pour Farrell. Contraste encore jusque dans le style des vêtements, criards et débraillés des mafieux, élégants et raffinés de Farrell dans son smoking noir… Puissance despotique de Rico au visage toujours barré de son éternel cigare ; fragilité de Farrell qui, à la suite d’une blessure passée, ne peut se déplacer sans sa canne. Même le loufoque se glisse au milieu des scènes de violence ou de romance. Ne voit-on pas pleurer Rico lorsqu’il apprend le mariage de la star Jean Harlow dont il était amoureux ? Et à la cruauté de l’acide sur le visage de Rico se jetant dans le vide s’opposent la sensibilité et le raffinement des danses de Cyd Charisse. Contraste enfin, et c’est peut-être là que réside toute la beauté du film, entre les couleurs sombres ou en demi-teinte des séquences criminelles et la flamboyance des rouges et des ors des scènes romantiques. Finalement, l’amour de Farrell et Vicki triomphe dans son combat contre la haine et la mort. Happy End ! 

Traquenard
Nicholas Ray
USA – 1958
Avec Robert Taylor, Lee J. Cobb, Cyd Charisse
Disponible en DVD et Blu-ray

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