« Portrait de l’artiste en sale môme » :  Pialat, un cinéaste hors-champ

26 juin 2026


Photo : P.O.L.

Dans Portrait de l’artiste en sale môme, Yann Dedet évoque avec verve et passion les liens professionnels et amicaux qu’il a tissés avec Maurice Pialat autour des films dans lesquels il a oeuvré comme monteur. Le portrait qu’il en fait dépeint un personnage bourru mais poétique, provocateur et à l’humour féroce.


Yann Dedet est une figure majeure du cinéma français de ces cinquante dernières années. Monteur au début de sa carrière et jusqu’à aujourd’hui, il est aussi scénariste, acteur et réalisateur de films documentaires. Écrivain depuis une vingtaine d’années, le cinéma sera toujours le sujet central de ses livres. C’est surtout de montage qu’il s’agit dans Portrait de l’artiste en sale môme et… mais aussi du cinéaste Maurice Pialat. Derrière Pialat ou à ses côtés, Yann Dedet parle de lui-même avec modestie et humour et accepte sans contester les brimades et la brutalité du cinéaste. À l’égard de tous, techniciens ou comédiens, Pialat adresse des critiques, fait des reproches sur un ton moqueur, donne des indications souvent contradictoires comme lorsqu’il attaque un acteur avant de lui décerner un satisfecit. Yann Dedet lui non plus ne sera pas épargné. Monteur de Loulou, il voit sa méthode de travail, au coeur de ses compétences, critiquée et moquée par une sortie au ton professoral d’un Pialat paradoxalement théoricien : « plans qu’on quitte là où ils auraient dû commencer, ou même qui commencent là où il faudrait les quitter. » Le tempérament provocateur de Pialat est légendaire. On a en mémoire son éruption lors de la remise de la Palme d’or 1987 pour son film Sous le soleil de satan : «  je ne vais pas faillir à ma tradition, je suis surtout content ce soir pour tous les cris et les sifflets que vous m’adressez. Et si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. » Notons qu’à cette occasion, Yann Dedet recevait le César du meilleur montage, toujours pour Le soleil de satan.

Autant Pialat reste égal à lui-même, grognon, brutal, humiliant même, à l’égard des acteurs… autant Yann Dedet les valorise et les magnifie, lorsqu’il évoque Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, Sophie Marceau ou même Depardieu.

Provocateur, brutal, dur, oui, mais quel cinéaste d’exception ! Pialat est un réalisateur aux pratiques et aux conceptions étonnamment singulières, aux antipodes du cinéma mainstream. Yann Dedet dit de lui qu’il est un anti-professionnel du cinéma, opposé à tout ce qui est formel : « on en a rien à foutre des problèmes techniques » crie-t-il en s’adressant à sa scénariste Arlette Langmann, lors du tournage de Loulou. Les rajouts d’ambiance, les bruitages sont des « couches de peinture en trop » qui brisent la fluidité et la légèreté des séquences. Fluidité et légèreté d’ailleurs qu’il aime à accentuer et autour desquelles il improvise comme lorsqu’il laisse tourner la caméra avant ou après le plan, sans que les comédiens s’en rendent compte, ou lorsqu’il pousse le plus possible la longueur des plans.

Yann Dedet nous parle aussi et surtout de cinéma, des films et des gens du cinéma. Et il le fait, emporté dans des élans poétiques, au style lumineux et impressionniste. Ses fresques métaphoriques sur le travail de tournage ou de montage sont fascinantes : « Le tournage, cet avènement possible mais fragile que l’oxygène menace de corroder, comme on voit fondre sous la lumière du jour, qui pénètre dans les souterrains d’un futur métro, les fresques de Fellini Roma. » 

Lorsqu’il travaille au montage – sa passion – il a « l’impression de refaire le monde… je monte les dérapages, les imprévus, pépites trouvées dans les rushes, je défends des pas de côté. »

Le récit de Yann Dedet est découpé et monté comme un film. Il nous gratifie de moments de poésie, de liberté et d’élégance retenue. Avec cet ouvrage, Yann Dedet nous donne en partage son amour du cinéma, sa vie de cinéma.

David Azoulay

Portrait de l’artiste en sale môme
Yann Dedet. P.O.L éditeur. Avril 2026, 149 p. 18 €
Extraits de l’article publié dans le journal en ligne En attendant Nadeau le 01 juin 2026

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