« Les Frères Sisters » Un western pas vraiment western

22 septembre 2018


Photo : allociné

Après de nombreux cinéastes français, voici que Jacques Audiard se confronte, à son tour, à la mécanique hollywoodienne. Bien que tourné en Espagne, en Roumanie et même en France, c’est un film du genre western que le cinéaste nous livre… mais pas que !
Comme on a pu déjà le voir plusieurs fois au cinéma, on retrouve la figure imposée des deux frères, Eli, (John C. Reilly, excellent en naïf perspicace) et Charlie (Joaquin Phoenix, dans le rôle du Bad Boy) à la poursuite de leur cible. Les voici, chargés par un commanditaire, le Commodore, d’exécuter Warm, un chercheur d’or chimiste supposé détenir un secret pour faire jaillir l’or sans effort. Ils le retrouveront grâce à l’aide d’un détective qui note tout dans son carnet de route. Il y aussi les chevauchées dans les grands espaces, les fusillades à l’arrivée dans les villes, les bars et les prostituées, les filons des chercheurs d’or, la construction de l’église… Toutes choses qui, sans aucun doute, font du film d’Audiard un western. On y relève aussi des touches d’humour dans le style des films des Frères Cohen quand Eli découvre le dentifrice, les brosses à dents ou la chasse d’eau dans un hôtel luxueux de San Francisco ou bien lorsque les frères se coupent mutuellement les cheveux. On rit franchement lorsqu’Eli cogne sur le Commodore déjà mort dans son cercueil… pour s’assurer qu’il est bien mort. On entend quelques bons mots entre les deux frères et, en voix off dans un langage châtié, le récit au jour le jour du détective.
Mais derrière cette symbolique westernienne, c’est un autre film qui se joue. C’est d’abord l’histoire de deux frères à la recherche d’amour et de tendresse. On est impressionné par la séquence où Eli demande à une prostituée de lui tendre avec douceur le châle rouge que sa mère lui avait donné. L’intimité de cette scène, la pudeur avec laquelle la femme s’adresse à Eli, sa pose et sa gestuelle quasi virginales, lui donnent une dimension spirituelle certaine. L’amour, ils finiront par le trouver, à la fin du film, dans les bras de leur mère qu’ils avaient abandonnée pour leurs aventures meurtrières. Comme Ulysse, ils reviennent à la maison, meurtris, après avoir rechargé leur batterie d’un peu d’humanité. Mais le film de Jacques Audiard retrace surtout la confrontation entre deux visions opposées de la société. D’une part une Amérique violente, dure, rongée par l’argent, les trafics en tous genres et l’instinct de domination et que les westerns traditionnels, comme celui-ci, illustrent parfaitement (les tueries que les deux frères, dans leur poursuite, enchaînent les unes après les autres, sans fin comme ils le disent eux-mêmes; le visage hallucinant dans l’éclairage nocturne qui donne au chimiste Warm un masque satanique; la haine du père des deux frères et qu’ils assument…). Cependant Warm, ce chercheur d’or chimiste au comportement inquiétant est un utopiste. L’or il le veut, non pas pour lui, mais pour bâtir une cité « socialiste », un phalanstère comme il le dit. Il y a là comme le fantasme d’une Amérique mythique, de liberté et de bonheur individuel. Cet « idéalisme » va conduire nos héros, grâce à la formule du chimiste, à transformer la rivière en un filon d’or à la beauté et à la quantité de pierres insoupçonnées. La séquence tient de la magie. Les quatre protagonistes vont se lancer dans cette rivière débordante d’or dans une chorégraphie frénétique et magique et finalement mortifère. La musique jazzy d’Alexandre Desplat renforce la dimension magique et onirique du film, bien loin des canons des musiques de western. Un vrai-faux western monument !

Les Frères Sisters
Film de Jacques Audiard avec Joaquin Phoenix et John C. Reilly
USA-France-Roumanie-Espagne – 2018
En salles depuis le 10 septembre 2018

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